Arts plastiques : Quatre-vingt peintres exposent au Sacré-C?ur
Par Blog marocain, lundi 3 octobre 2005 à 23:13 :: Art & culture :: #111 :: rss
Forte du succès obtenu l’année dernière, la Grande exposition nationale des Arts plastiques (Genap) s’invite à la cathédrale du Sacré-Cœur, à Casablanca, jusqu’au 30 octobre. «Cartographie des styles», c’est le nom de l’expo, offre une flânerie à travers les toiles et les genres. Malgré les nombreuses défections, l’exposition vaut le détour pour ce qu’elle dévoile du dynamisme d’un art en perpétuel renouvellement.
Au soir du mardi 22 septembre, la cathédrale du Sacré-Cœur, à Casablanca, prend l’aspect d’une foire bariolée, joyeuse, bruyante. Bravant la chaleur diffusée par les projos, une foule innombrable flâne parmi ses travées, picorant ici, s’attardant là et ne manquant pas de complimenter l’artiste qui veille sur son œuvre. Mohamed Sajid montre par l’exemple qu’on peut être une autorité et avoir une faiblesse pour l’art. La toile de Abdelkrim Ghattas lui tape à l’œil, il s’en porte acquéreur. Et les plaisanteries de fuser, car il n’est un secret pour personne que l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, dont ce peintre est un des piliers, a toujours eu maille à partir avec la ville. Comme dirait l’autre, y a de la joie.
Beaucoup d’artistes manquent à l’appel, pour convenances personnelles Une joie un tantinet assombrie par les défections de plusieurs artistes majeurs. Mohamed Chebaâ, Farid Belkahia, Fouad Bellamine, Houssein Miloudi, Mehdi Qotbi, et tant d’autres fines épées manquent à l’appel. Ils étaient 137 lors de la première édition de la Grande exposition nationale des Arts plastiques (GENAP), ils ne sont plus que 80 pour jouer le deuxième acte. Houssein Miloudi justifie son absence par son aversion des exhibitions collectives, la chorale ne lui sied pas, seul le solo le stimule.
Sous une forme non académique, la peinture était présente avant le Protectorat D’autres artistes ont décliné l’invitation faite par dépit, ainsi que l’explique Mohamed Melihi, président de l’Association marocaine des Arts plastiques : «Certains artistes n’ont pas été contents de la première édition. Ils pensaient qu’ils allaient vite en récolter les dividendes. Ils ont été déçus. Ils oublient que nous sommes dans un pays qui débute dans ce domaine. Les entreprises ne soutiennent pas l’art. Sponsors et mécènes le font parfois, mais de manière très timide».
Sachant que la quantité n’est pas toujours un gage d’excellence,il serait malvenu de faire la fine bouche, surtout que la deuxième édition du GENAP n’a pas à rougir de sa prestation. Elle damerait même le pion à la précédente. Aussi, convient-il de la visiter toutes affaires cessantes. Les attraits en sont multiples, et on en ressort avec son content de plaisirs, pour peu qu’on soit un gourmet de l’art. Amateurs de sensations exotiques, s’abstenir. Ici, le néo-orientalisme clinquant et la carte postale tapageuse sont boutés hors la vue. A celle-ci s’offrent des œuvres de facture appréciable, aux tonalités souvent soyeuses et justes. Toutes les générations d’artistes sont représentées, de la doyenne Fatna Gbouri, née en 1924, à la benjamine Safaa Erruas (1976), en passant par les quadras (Anzaoui, Meryem El Alj, Amina Benbouchta...), les quinquas (Khalil El Gharib, Tibari Kantour, Mohamed Zouzaf, Abdelhay Mellakh...) et les sexagénaires (Mekki Megara, Aïssa Ikken, Karim Bennani, Mohamed Melehi, Miloud Labied...). Tous les styles sont pris en compte, sans exclusive. Du reste, l’exposition s’intitule «Cartographie des styles» et s’en veut la déclinaison. Avec douze peintres, vous voilà plongés dans la figuration. Quinze autres vous introduisent dans la semi-figuration. Dix-sept honorent l’expression abstraite. Douze exaltent les vertus du signe. Dix pistent la trace et jouent de la matière. Deux servent le style gestuel. Deux autres surfent sur la monochronie. Et de la peinture à la sculpture, il n’y a qu’un pas, que vous franchirez en compagnie de dix artistes triés sur le volet.
Belkahia, Chebaâ, Melihi bouleversent, en 1964, le paysage pictural En filigrane de cette promenade à travers les courants et les tendances qui composent notre ciel artistique, se laisse lire l’histoire de la peinture marocaine. Une longue histoire qui dément la thèse selon laquelle la peinture est arrivée au Maroc dans les malles du colonialisme. Toni Maraini, grande observatrice de l’art marocain, souligne, dans le n° 33 (2e semestre 1999), de la Revue Noire, que les maîtres artisans possédaient, bien avant le Protectorat, un outillage incluant couleurs, pigments, teintes, vernis, mélanges, solvants, huiles, spatules, divers genres et tailles de pinceaux et de craie pour tracer les dessins sans lequels ils n’auraient pas pu décorer avec art et savoir bois, plâtre, céramique et - surtout - enluminer les manuscrits, calligraphier les textes et peindre les miniatures. Sans parler des imagiers populaires qui puisaient leur inspiration dans le texte coranique, ni des miniaturistes, dont certaines œuvres, telles que Bayad et Rayad, datent du XIIIe siècle. La peinture, du moins sous sa forme non élaborée, était bel et bien présente avant l’incursion européenne. Mais qui est le précurseur de l’art contemporain marocain ? Les avis sont partagés. Pour avoir été le premier à se servir du chevalet, Mohamed Ben Ali R’bati, auteur de scènes d’apparat, aurait droit à cette préséance, selon des historiens de la peinture. Titre que d’autres lui refusent pour l’attribuer au duo Ahmed Cherkaoui et Jilali Gharbaoui. Quand on scrute les œuvres de ces peintres, le doute n’est pas permis : ce sont eux qui ont engagé la peinture marocaine sur la voie de la modernité. Beaucoup de leurs pairs s’y engouffrent. Mais les conversations isolées ne font pas communauté.
En d’autres termes, les peintres existent à l’époque, à profusion, mais il n’y a pas encore une peinture assumant sa destinée et imposant ses lignes de démarcation. Trois peintres vont s’en charger. Nous sommes en 1964. Farid Belkahia, Mohamed Chabaâ et Mohamed Melihi, jeunes enseignants à l’école des Beaux-Arts de Casablanca, unis dans un radical mépris du folklorisme envahissant, vont secouer le cocotier des valeurs convenues, affranchir l’art des fers coloniaux et l’arrimer à une modernité qui ne toise pas du regard la tradition. Isolés au début, les trois bretteurs reçoivent plus tard de précieux renforts : Mohamed Hamidi, Mohamed Attallah et Mustapha Hafid. Première opération retentissante : saborder le décati et combien tendancieux Salon de Printemps à Marrakech, tenu en 1969. C’est sur la place Jamaâ El Fna (tout un symbole) que le petit groupe franc-tireur plante son exposition protestataire, où sont explicitées les relations entre l’artisanat et l’art moderne. Avec bonheur. Depuis ce haut fait, les mœurs picturales se mettent à prendre une meilleure tournure. La nouvelle peinture sort peu à peu de l’ombre, l’ancienne périclite. Mahjoubi Aherdan, Karim Bennani, Mekki Megara et Saad Bencheffaj étoffent les rangs des trublions. La peinture contemporaine marocaine est née. Une deuxième génération émerge, elle apporte son contingent à l’œuvre accomplie. Le défunt Mohamed Kacimi, sa figure de proue, peint des toiles fortes et originales, où gestuelle abstraite et fantôme de figuration s’affrontent. Se détachent aussi, pendant cette période des palettes subtiles comme celles de Fouad Bellamine, Hassan Slaoui, Abderrahmane Meliani, Saâd Hassani, Mustapha Boujemaâoui, Abdallah Hariri, Abdelkébir Rabi, Houssein Tallal, Abderrahmane Rahoule et Abdelkrim Ghattas. Tous se révèlent des acteurs féconds de ces années soixante-dix, si riches en vocations, en disputes claniques et en réconciliations tonitruantes. Mais des tempêtes, la peinture marocaine en sort bizarrement grandie. Elle a fait de l’excellence un devoir, et n’y dérogera jamais. Ni la troisième vague, incarnée par les Binebine, Kenza Benjelloun, Meryem El Alj, Younès El Kharraz, ni la quatrième représentée par Salah Benjakane, Mohamed El Morabiti ou Adil Rabih, entre autres, ne terniront l’image roborative de la peinture marocaine. Il suffit de visiter le GENAP pour s’en convaincre. Alors que la chanson s’essouffle, que le théâtre enchaîne les bides et que le cinéma ne voit pas toujours clair, notre peinture affiche une santé insolente. L’immobilisme n’est pas sa pente. Elle s’en garde, en multipliant les renouveaux, les audaces fulgurantes et les remises en question. D’où une vitalité accrue, au fil des saisons. Le GENAP l’illustre pleinement. C’est pour cette raison qu’il mérite le détour.
«Le Signe», de Malika Agueznay.
Source : www.lavieeco.com
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