Le Women's Forum for the Economy and Society n'est ni une assemblée de féministes ni un Davos ou un Porto Alegre au féminin. Il a ses rites mondains - ­ on y croise Barbara Hendricks, Irène Frain ou Simone Veil - ­, ses moments de réflexion ­ - une conférence de l'anthropologue Françoise Héritier ou une rencontre avec le paléoanthropologue Yves Coppens ­-, ses engagements en faveur du tiers-monde ­ - un solidarity corner avec une militante indienne du travail féminin ou un responsable de la prévention du sida au Swaziland - ­ et ses petits coins réservés au chouchoutage du moi - ­ un stand pour travailler sa voix ou découvrir la mode.

Pour sa première édition, du jeudi 13 au samedi 15 octobre, le Forum a réuni plus de 500 femmes : des chefs d'entreprises, des cadres, des élues, des militantes venues du monde entier. Lancé il y a quatre ans, le projet est financé par une trentaine d'entreprises privées, comme Cartier, Le Printemps, Accor ou Havas. " Le Forum n'est pas un lieu de combat contre les inégalités mais un lieu d'échang e et de débats , souligne la fondatrice, Aude Zieseniss de Thuin. La voix des femmes doit enfin être entendue, respectée, écoutée et comprise."

Jeudi 13 octobre, lors de la table ronde sur la crise ­ - française - ­ du politique, la voix des femmes est plutôt désenchantée. "Dans un parti, être une femme est un inconvénient majeur, affirme Françoise de Panafieu, députée (UMP) de Paris et maire du 17e arrondissement. Le pouvoir politique a été pensé pour les hommes et ils n'ont pas envie de le partager. Aux élections législatives, ils préfèrent payer des amendes plutôt que de respecter la parité hommes-femmes ." A Paris, où plus de 53 % de l'électorat est féminin, 17 maires sur 20 et 16 députés sur 21 sont des hommes. "Cherchez l'erreur !" , conclut-elle.

"CE SERA PEUT-ÊTRE LONG"

A ses côtés, Laurence Parisot, la nouvelle présidente du patronat français, acquiesce dans un sourire, avant de raconter son accession inattendue à la tête du Medef. "Quand j'ai dit autour de moi que je voulais me présenter, personne n'y a cru mais tout le monde a trouvé cette idée très sympathique, ironise-t-elle. La présence d'une femme dans une campagne électorale, ça met un peu d'animation et ça créé un bénéfice d'image ! J'ai finalement gagné, et je veux faire souffler le vent de la parité dans l'organisation."

Mais le Women's Forum ne s'arrête pas aux frontières françaises : quelques heures plus tard, les débats font entendre la voix d'une Nigerianne qui lutte contre la violence domestique et celle d'une Koweïtienne qui dit "envier les Françaises de pouvoir voter depuis si longtemps" . "Quand j'étais étudiante, je n'avais pas le droit de voter, pas le droit d'avoir un passeport sans l'autorisation de mon père ou de mon mari, pas le droit de me marier sans la permission de mon père ou de mon frère, explique Rola Dashti, la première femme à diriger la Kuwait Economic Society. Le voyage a été long mais le 16 mai, les femmes koweïtiennes ont obtenu le droit de vote. Ce soir-là, ma mère a pleuré. Je lui ai dit : "Tu vois, les rêves deviennent réalité"."

Au même moment, non loin du Centre de conférences, dans une luxueuse salle à manger de l'hôtel Royal Barrière, Françoise Héritier raconte de sa voix posée la longue histoire de la domination masculine à une quarantaine de femmes chefs d'entreprises, cadres ou avocates. "Il existe et il a existé, partout, une inégalité foncière entre les sexes, commence-t-elle. Pour légitimer ce modèle dominant archaïque qui reste encore aujourd'hui extrêmement puissant dans nos têtes, il a fallu, depuis la préhistoire, inventer des systèmes de représentations."

Il est maintenant 16 h 30, le déjeuner est terminé depuis longtemps, mais un petit cercle attentif continue d'écouter, captivé, l'anthropologue, parler du masculin et du féminin, de la prohibition de l'inceste, de l'obligation de l'exogamie, du mariage légitime et de la répartition sexuelle des rôles. "Peut-on sortir de cet engrenage ? conclut Françoise Héritier. Oui, sans doute : tout ce qui a été socialement construit peut être socialement déconstruit." Elle s'arrête un instant. "Mais ce sera peut-être long et nous sommes des gens pressés" , ajoute-t-elle en souriant.



Source : www.lemonde.fr