Elle a été décidée sans notre avis nous autres chauffeurs de taxis qui connaissons la réalité du transport" affirme-t-il en expliquant le long du parcours que les clients se font très rares et que certains refusent de payer la différence de prix surtout quand le compteur n’est pas encore réglé. "Les gens nous en veulent comme si nous étions les responsables de cette hausse tarifaire !", s’exclame-t-il. Son compteur ne semble pas être encore réglé. "La queue chez les bureaux de réglages de compteur est longue. Presque la moitié des taxis se sont dirigés le matin même de l’annonce de l’augmentation vers les spécialisés en compteur" explique-t-il en ajoutant "Je préfère rouler plutôt que de stagner devant l’un des bureaux qui profitent de cette belle opportunité pour empocher jusqu’à 200 dh pour le réglage manuel. De toute manière, je ne peux pas m’arrêter car en fin de journée, je dois payer le propriétaire de la voiture."

Un client le hale. Mohammed s’arrête. Une fois à bord, Mohamed annonce à son nouveau passager la nouvelle. Indigné, il lui demande de s’arrêter. "Je refuse de payer et d’ailleurs, c’est la première fois qu’on me demande de payer 7dh au lieu des cinq dirhams", grogne-t-il. Mohamed s’emporte. Il est à son troisième client qui refuse de payer la différence. "Il faut que je règle ce maudit compteur. Je ne vais pas m’amuser à des calculs mentaux toute la journée", lance-t-il à la propriétaire de la voiture en lui remettant une maigre recette, "d’ailleurs, je crois que l’on doit réviser notre contrat. Je ne peux pas assurer la même recette qu’auparavant". La propriétaire ne veut rien savoir. Elle retire les clefs à Mohamed. Elle sait que le même jour, elle trouvera un autre chauffeur. "Sinon je prendrais moi-même le volant ", décide-t-elle.

C’est à la mort de son mari, que la veuve éplorée a profité d’un agrément que l’Etat lui a accordé en l’honneur des services rendus à la Patrie. Elle décida alors d’acheter une voiture et de la confier à un chauffeur. Le premier qu’elle a choisi pour accomplir cette mission était son cousin. Mais, les gens ont commencé à jaser en interprétant ce geste comme l’annonce d’une future alliance. "Le fait qu’il venait chaque soir à la maison pour m’apporter mon dû a donné lieu à des commérages", raconte-t-elle. Elle opta donc pour des chauffeurs qui ne faisaient pas partie de la famille. Elle a connu des dizaines de conducteurs mais chaque fois, c’est la même rengaine. "Ils n’apportaient pas toujours la recette convenue, ils chicanaient et surtout ils ne prenaient pas soin de la voiture", se lamente-t-elle, accusant les chauffeurs de la voler et d’être des envieux qui la jalousent parce qu’elle a un agrément.

En effet, 65.000 taxis sont actuellement exploités. Le "secteur du transport urbain avec ses deux types d'agréments est régi par les dispositions du dahir chérifien de 1963 relatif au transport routier et par la circulaire ministérielle de 1981 qui fixe les conditions d'octroi des agréments de taxis, précise le ministre de l'Intérieur, Al Mustapha Sahel. En fait, "Cet avantage, qui requiert un aspect social, donne la priorité à toutes les catégories sociales à faible revenu ou ayant servi précieusement la patrie", a ajouté le ministre lors de son intervention à la Chambre des conseillers, rappelant que dans le cadre de la politique de déconcentration, son département a pris l'initiative, à travers la circulaire n° 122 d'octobre 1999, de confier la mission de l'examen et de l'approbation des agréments de taxis à des commissions provinciales créées au niveau de chaque préfecture ou province sous la supervision des walis des régions et des gouverneurs des préfectures et provinces du Royaume. Le soir même, la propriétaire fit part à son fils de sa décision. "Il est temps que tu prennes les choses en main", lui dit-elle, en lui tendant les clefs. Son fils, un jeune de 24 ans, prit les clefs en baisant la main de sa mère. Elle venait de le libérer. "Je m’ennuie à la fac", confie-t-il, en ajoutant "J’attendais cette occasion depuis des années ! Mais, il faut que je commence par retaper cette voiture. Son état n’est pas séduisant", jubile-t-il.

En effet, les portières dudit véhicule étaient branlantes, les housses sales et les tapis pleins de détritus. À se demander comment un client pouvait accepter de monter dans pareille voiture. À Casablanca, les taxis sont une nécessité pour se déplacer. Heureux de pouvoir trouver un taxi surtout en heure de pointe, ce qui revient à dire toute la journée surtout après l’adoption de l’horaire continu par les administrations, le client ne se fait pas difficile et les taximen abusent. Les uns fumant en présence du client et sans aucune gêne, les autres mettent à fond les cassettes audio, les autres interdissent l’ouverture des fenêtres parce qu’ils craignent le courant d’air mais ne s’aperçoivent aucunement de la puanteur qui règne dans leurs taxis. Quant aux autres et non pas les derniers, les taxis sont un lieu de drague.

La circulaire qui a été adoptée dans le sens de moderniser le parc des taxis et d’améliorer les prestations offertes aux citoyens, fixant l'âge des voitures d'occasion et le nombre des sièges des taxis de première catégorie et insistant sur l'examen technique des voitures d'occasion, n’est toujours pas respectée par les taximen qui font leur propre loi. Ceux qui stationnent devant les gares ou les hôtels déterminent eux-mêmes les tarifs de la course. "À mes débuts, c’est à partir de 50 dh que je prenais le taxi le soir pour rentrer chez moi", affirme une jeune femme. Elle travaille le soir dans un night Club au centre-ville et habite à Derb Sultan. Un trajet qui normalement ne dépasse pas les 15 dh "si on fait marcher le compteur. Mais la plupart des chauffeurs refusent et dictent leur propre loi. Avec le temps, j’ai appris à négocier. Aujourd’hui, ils me connaissent et me font même du crédit", affirme-t-elle. Travailler la nuit dans un taxi, c’est vivre toutes sortes d’aventures. "Certes on n’a pas le droit de prendre à bord les personnes en état d’ivresse, mais il faut bien que quelqu’un le fasse", commente un chauffeur.



Source : liberation.press.ma