Jouant le jeu de l'alternance, le Maghreb des livres a consacré sa douzième édition, qui s'est tenue les 25 et 26 février dans les salons de l'Hôtel de Ville à Paris. Organisée par l'association Coup de soleil, cette manifestation qui avait invité l'Algérie en 2004 et la Tunisie en 2005 et se veut «le plus grand Salon du livre sur le Maghreb et l'intégration sur les deux rives de la Méditerranée», avait entre autres programmé des signatures, avec près de 200 auteurs présents, des rencontres, dont un hommage à Ibn Khaldoun, un hommage à Mohamed Choukri, et quatre tables rondes qui ont rythmé le week-end.

La première d'entre elles était consacrée à la littérature sous l'angle : quels modes d'expression littéraire pour le Maroc d'aujourd'hui ? «Sachant que nous parlons d'un Maroc ouvert, incluant la diaspora», a précisé le rédacteur en chef de la revue Tel Quel, Driss Ksikes, qui animait le débat.

«Le Maroc connaît aujourd'hui une forme de movida», a déclaré Abdellatif Laâbi en référence au mouvement culturel espagnol qui a suivi la mort de Franco dans les années 1980, et a contribué à la modernisation et à l'intégration de la société ibérique dans l'Europe démocratique. «On voit émerger un nouveau cinéma marocain porté par une nouvelle génération de cinéastes.

Ils disposent de moyens qu'ils n'avaient pas auparavant. Si le mouvement n'est pas comparable en littérature, le roman en langue arabe continue sa vie paisible, la poésie féminine arabe explose et le roman en langue française est en plein redéploiement», a poursuivi cette personnalité de la littérature marocaine qui vient de signer une Anthologie marocaine de l'indépendance à nos jours» (La Différence).

Témoins, les écrivains marocains à la tribune : Fouad Laroui (Méfiez-vous des parachutistes, Julliard) et Abdallah Taïa (Le rouge de Tarbouche, Séguier) respectivement installés aux Pays-Bas et en France, et Mohamed Nedali (Morceaux de choix, Editions de l'aube), qui a souligné le dynamisme des écrivains marocains hispanophones ainsi que l'émergence difficile des berbérophones.

Mais la movida pour qui et pour quoi ? «La movida existe, mais touche-t-elle le peuple ? Et jusqu'à quel point peut-elle changer le Maroc ?», a interpellé Abdallah Taïa. Cet enfant des classes populaires, n'aurait, selon ses dires, jamais percé s'il était resté au Maroc. Abdellatif Laâbi a de lui-même tempéré son enthousiasme en faisant remarquer que ce mouvement culturel n'était pas accompagné par l'Etat : «Le Maroc officiel est-il prêt à miser sur la culture comme facteur de développement ?».

Du fait des carences énormes dans les domaines de la lecture, de la traduction et de l'édition, la littérature marocaine s'épanouit, selon toute vraisemblance, mieux à l'étranger. «Si la movida ne swingue pas en Hollande, plusieurs auteurs marocains s'y font une place au soleil, a plaisanté Fouad Laroui. Ils ne se tourmentent pas avec la question de l'identité, se disent marocains et hollandais sans que cela leur pose de problème et s'expriment sans complexe sur des questions qui restent très sensibles au Maroc.» Comme la sexualité, à en croire les réactions soulevées par une question de Driss Ksikes sur les tabous dans la littérature.

«La question du corps est dépassée, a résumé Mohamed Nedali, mais j'utilise pour ma part le sexuellement correct. Le vrai tabou, c'est l'homosexualité». Pour Abdallah Taïa qui a ouvertement abordé cette question dans son dernier roman et lors de cette table ronde, écrire permet de dépasser l'autocensure : «Dans l'écriture, le corps me paraît extraordinairement libre et extraordinairement trouble».

Et qu'en est-il des tabous politiques ? «Le seul véritable, c'est l'islamisme», a estimé Fouad Laroui. Et plus globalement la religion, si l'on considère la polémique suscitée par le film de Laila Marrakchi, «Marock», qui a fait ses débuts au dernier festival de Cannes (voir Le Matin du 21 mai 2005). «Cela a été l'occasion pour certains artistes de se démasquer», a regretté Abdellatif Laâbi. Tels Mohamed Asli, le réalisateur de «A Casablanca les anges ne volent pas», qui aurait crié à la «propagande sioniste» et au soi-disant esprit colonial véhiculé par ce film, et Mohamed Hassan El Joundi, Secrétaire général du syndicat du théâtre marocain, qui aurait appelé au boycott de Marock pour des arguments du même ordre. Plusieurs «maghrébins d'ici et de là-bas» - comme aime à les appeler l'Association Coup de soleil - présents dans le public se sont offusqués de ces réactions. Surfant sur cette affaire, Abdallah Taïa a évoqué la persistance d'une forme d'oppression sociale. La movida vantée plus tôt a pris du plomb dans l'aile.

Pour poursuivre la réflexion, un zoom sur le cinéma marocain dans la soirée, et une deuxième table ronde sur la France et le Maghreb en 1956, réunissant des historiens et des universitaires. L'évolution des codes de la famille au Maghreb, puis la discrimination positive et l'égalité des chances ont nourri les débats du lendemain.

Le 12e Maghreb des livres s'est achevé dimanche soir par un spectacle de slam, une forme poétique orale et libre qui est née dans les années 1980 aux Etats-Unis et rencontre un certain succès en France depuis quelques années.



Source : www.lematin.ma