Les femmes au foyer sont-elles si désespérées ?
Par Blog marocain, vendredi 5 mai 2006 à 09:19 :: Femme Actuelle :: #446 :: rss
Suspendues entre deux mondes et deux styles de vie. Voilà où en sont les bourgeoises marocaines. Parfois bourrées de diplômes, elles préfèrent rester au foyer. Reconnaissent-elles les valeurs modernes de travail, de citoyenneté, d’autonomie, de participation positive et de féminisme ? Pas si sûr.
Univers de coton suave et bulles de rêve. Tapisseries belles et moelleuses. Temps suspendu dans la luxure, la joie, la nonchalance. Visions d’avenir d’enfants radieux, de voyages, de mers azurées qui n’en finissent pas… Voilà l’idée que l’on se fait, en général, de la vie des Marocaines fortunées ou bien mariées qui restent au foyer. La génération soixante-huitarde et leurs enfants - devenues BCBG durant les années quatre-vingt - se sont recyclées, définitivement, dans la dolce vita maroquina. Une représentation vieillotte qui ne démord pas en s’accrochant à l’air du temps. Qui s’est moulue, subtilement, aux nouvelles générations qui l’ont vite remâchée à leur style life.
Chez Miriam, quarante-quatre ans, la vie est un long fleuve tranquille. En apparence, dans sa belle demeure qui mire l’océan atlantique depuis les collines de Casablanca. Elle reconnaît, comme d’autres femmes de sa situation, que “certaines choses n’ont pas changé” en comparaison avec la génération de sa mère, de sa grand-mère, de son arrière-grand-mère etc. Elle synthétise en quoi : être destinée à entretenir la maison (via le personnel), se consacrer corps et âme à l’éducation des enfants, œuvrer principalement pour la vie familiale. Mais aux icônes maternelles traditionalistes se mêlent, bon gré mal gré, les figures alternatives branchées de notre contemporanéité. Miriam est bac + 7, un DEA ès lettres en poche qui n’a jamais été utilisé pour travailler. Sa condition de femme au foyer supplante celle qu’elle s’est construite à travers un parcours individuel. Comme les femmes toutes catégories sociales confondues, le statut personnel des bourgeoises se désagrège dans leur… vocation matrimoniale. “J’ai toujours pensé que j’allais travailler après mon mariage, mais je ne l’ai pas fait par commodité”, avoue Miriam. Commodité. Où commence-t-elle de nos jours ? Entre indépendance pécuniaire, liberté d’investir le monde du travail et devenir de la citoyenneté. Quel sens donner à la vie sociale des bourgeoises oisives sans trébucher sur les nouveaux acquis de la modernité ?
Bac + 12 super busy au foyer Trois femmes bien mariées, heureuses, blindées de diplômes, intelligentes, compétentes, des bac + 7 ou + 12 et qui ont fait le choix de ne pas investir dans un boulot. Elles n’en sentent pas le besoin par condition sociale ou par éducation léguée par les parents. Première occupation, régenter la vie de leurs enfants, centre névralgique de leur existence. Ahlam, quarante-trois ans, se souvient : “Mes journées commencent très tôt le matin. Je me lève au même moment que mes trois enfants. Petit-déjeuner, les accompagner à l’école, revenir les chercher à midi, repas en famille. Rebelote l’après-midi. Entre-temps, j’ai quelques heures de libre par jour pour les courses.” A la maison ? “Chez moi, je règle les affaires courantes et je flâne”. Le temps libre : “Lorsque je ne rends pas visite à ma famille ou à une amie, je suis toujours en train de prévoir des choses, à penser aux mois qui viennent et à anticiper pour mon foyer”. La mère parfaite, tout comme Amal, la quarantaine, ingénieur diplômée dans une grande école française qui passe la journée à chercher le meilleur plan pour ses deux garçons. Cours de piano, de judo, musique classique au réveil pour optimiser l’âme de ses petits anges, cours d’anglais, d’espagnol pour être à la page de la mondialisation, cours d’arabe classique pour ne pas se sentir déracinés, golf pour une meilleure future insertion sociale etc. Quant à Rachida, cinquante-trois ans, “la maison est l’espace de la femme par excellence car elle en est responsable”. Elle explique : “Bien que mariée, je n’ai jamais arrêté mes études. Après la licence, je me suis inscrite pour une thèse de troisième cycle que j’ai préparée, sans me hâter, jusqu’à ma soutenance, il y a cinq ans, à Rabat.” Un doctorat pour le plaisir. Son mari est fier des prouesses de son épouse. Ses enfants, sa belle-famille aussi. Combien sont-elles, avec de réelles compétences, sur la liste des chômeuses flattées et comblées de leur sort ? Avoir un grand diplôme et ne rien en faire, une autre nouvelle valeur de la bourgeoisie marocaine ?
Petit boulot s’abstenir L’une des raisons qui poussent les femmes à choisir le foyer plutôt que le travail est d’ordre pécuniaire. Bien que diplômée d’une école de design casablancaise, Nawal, trente-six ans, raconte : “J’ai essayé de travailler à mon mariage, il y a huit ans, mais avec le salaire que l’on me proposait à l’époque, entre 4.000 et 4.500 dirhams, j’ai vite fait mon choix.” Rester au foyer ou participer à la vie active dépend parfois du retour sur l’investissement fait par la femme. Nawal avoue “qu’avec des perspectives de salaire plus intéressantes, la plupart des femmes mariées et diplômées changeraient d’avis sur le style de vie à adopter.” En posant la question à plusieurs autres femmes, celles-ci semblent prêtes à remettre en question leur devenir sitôt que le salaire devient très alléchant.
Dans certains cas, cette situation est frustrante et se révèle moins facile à assumer que lorsque la femme n’a jamais cherché à travailler. Comme pour Nawal : “Pendant trois ou quatre ans, j’ai été tiraillée entre l’envie de sortir de chez moi, de changer de vie grâce à un travail et l’envie de faire perdurer ma condition de bonne mère au foyer qui veille au grain de la petite famille. La vie commence peut-être derrière la porte de ma maison !” Mais quand on a tout, ou presque, ce genre de questions effleure rarement l’esprit des femmes. Le boulot équivaut au salaire et vice-versa. Ces femmes ne veulent pas faire le dernier pas par commodité, calcul et ambition de coller à une image sociale qu’elles cherchent à assumer jusqu’au bout des ongles. Pour Fatiha, quarante ans, ingénieur au foyer : “La femme dit non à un petit salaire parce qu’elle sait que les trois-quart de son argent passeront dans le carburant de sa voiture, les frais de baby-sitting engendrés par son boulot et l’achat de vêtements propices au bureau. La simple satisfaction de s’épanouir dans une carrière et le fait de se sentir utile en société sont-ils suffisants pour nous convaincre ?”
Se faire entretenir est une fausse vocation Le revers de la médaille, le double mythique des femmes diplômées qui ne travaillent pas ? Elles sont mariées, riches, ont ou pas fait des études mais c’est tout comme et elles ne font rien de leur journée. Elles sont jeunes et belles. Elles ont des enfants mais elles-mêmes sont d’éternelles adolescentes qui n’ont jamais pensé travailler. Cette race de femmes existe bel et bien et certaines l’assument sans complexe : “Je vis, c’est tout. J’ai des copines avec qui je fais du lèche-vitrine quotidiennement. Et je suis une abonnée aux centres de soins… Cela me suffit”, dit Majda, trente-deux ans, mère de deux enfants. Une de ses copines acquiesce : “Cela dérange beaucoup les gens de nous voir ainsi, mais c’est de la jalousie ! Qui n’a pas envie de disposer de ses journées ?” L’icône de la femme oisive et entretenue fait des ravages parmi la jeune génération féminine et… masculine s’il vous plaît. C’est un modèle social prisé et ingurgité comme un schéma d’épanouissement avec la villa, la voiture personnelle et le reste. Mais le nœud gordien des femmes au foyer remonte à la surface dès que l’on gratte derrière la vie apparente où tout ce qui brille n’est pas or. Sur une dizaine de témoignages récoltés par FDM, huit espèrent une autre vie pour leurs enfants filles. Fatiha résume ce que pensent les autres : “Ma fille a vingt ans. Je l’encourage à finir son école de management et de travailler. J’ai tant envie de la voir indépendante financièrement et de s’investir dans un travail.”
Enfermée dans une tour d’ivoire, la femme marocaine gère, par procuration, les rentes de son mari et s’attache de la sorte les mains et les pieds à un boulet, la dépendance -et souvent le chantage- de l’argent. Ce même argent pour qui beaucoup de femmes sont prêtes à travailler et changer de vision du monde s’il venait à être conséquent dans un bon salaire. Mieux vaut donc travailler et construire son destin professionnel et financier. Cette voix profonde, lointaine, d’en dessous de notre culture, résume aussi les contradictions de notre ère où revendications féministes ne coïncident pas avec le vécu de la classe bourgeoise, pourtant censée être la locomotive culturelle du Maroc.
L’avis du spécialiste
Entretien avec Mohamed Benali, Sociologue à l’université Abdelmalek Essaadi. Pourquoi associe-t-on la bourgeoisie à l’oisiveté ? En Europe, la bourgeoisie est née en réaction à la noblesse évincée avec les révolutions du dix-huitième siècle. Le mot est apparu pour désigner les nouvelles familles de commerçants et de politiciens qui se sont enrichis dans les affaires. Ces nouveaux riches vivaient à l’extérieur des grandes villes, dans des bourgs. “Bourgeois”, ce sont les habitants des bourgs. A partir du dix-neuvième siècle, le mot est politisé et il commence à s’appliquer à tous ceux qui ont un métier non manuel. D’où aujourd’hui, cette image du bourgeois oisif… Au Maroc, la bourgeoisie est apparue au milieu du vingtième siècle. Auparavant, il n’y avait pas dans nos villes de bourgeoisie au sens où on l’entend aujourd’hui, mais une classe sociale de familles de notables qui menaient une existence apparemment désœuvrée grâce à leurs rentes.
Pourquoi considère-t-on que la femme bourgeoise doit rester à la maison ? C’est une valeur qui n’est plus d’actualité dans les pays industrialisés. De moins en moins de femmes choisissent de rester au foyer, même quand la situation financière du mari le leur permet. Mais le plus important, c’est que l’émergence de la classe moyenne en Europe a rendu caduc le rôle joué autrefois par la bourgeoisie et ses femmes. Ce qui n’est pas le cas lorsqu’on transpose, dans notre pays, cette étape socio-économique des pays industrialisés.
Mais il y a aussi des raisons culturelles qui poussent la Marocaine bourgeoise à rester au foyer ? Evidemment, et c’est dans l’ordre des choses que la femme reste au foyer. Selon la religion et les mœurs de vie du monde arabe, la femme doit rester à l’abri des regards et des tentations. Elle ne doit ni travailler ni partager l’espace public avec les hommes. Jusqu’au vingtième siècle, la femme n’avait aucune autre issue à son existence, sauf dans les campagnes où la femme était responsable de bien des activités de la ferme ou du hameau. Malgré les grands bouleversements de notre ère, la bourgeoisie marocaine s’est adaptée à la modernité en protégeant certaines de ses valeurs, dont celle du cloître pour la femme.
C’est-à-dire que la bourgeoisie marocaine est prise entre le marteau et l’enclume ? D’une part, elle se conforme avec l’image traditionnelle qui veut que la femme soit d’abord une mère pour ses enfants et qu’elle soit “absente” de tout développement socio-économique, se plaçant ainsi à contre-courant des revendications féministes et des acquis du Code de la famille. D’autre part, cette bourgeoisie consomme sans se rassasier une partie des valeurs de la modernité : liberté de circuler, relative mixité avec les hommes, culte du corps et du beau, culte de l’argent, etc, tout en refusant l’autre partie de la modernité : rendement personnel, individualité, autonomie financière, égalité des genres. C’est une vision qui n’est pas exempte de contradictions internes.
Quels profils de femmes travailleuses avons-nous dans notre société ? Ce sont les femmes de la classe moyenne et celles des couches populaires qui travaillent le plus au Maroc. Dans le monde rural, la femme travaille depuis toujours dans les champs. Dans les villes, c’est le besoin qui pousse les femmes à travailler. Cela va de la jeune ouvrière dans les usines au cadre d’entreprise qui a réussi une brillante carrière grâce aux études, en passant par la femme de ménage, la fonctionnaire ou l’avocate. Quant aux femmes bourgeoises, elles n’accepteront jamais un salaire moyen ou un travail difficile qui fatigue et épuise. C’est pour cette raison que beaucoup de femmes diplômées ne cherchent pas de travail et n’ont pas envie d’en avoir un. Des exceptions doivent être faites cependant au niveau des femmes bourgeoises qui se lancent dans les affaires ou dans le commerce, domaines qui restent très bien vus dans leur propre classe sociale.
Les bourgeoises au foyer sont-elles alors désespérées ? (Rires) Il reste que les bourgeoises sont dépendantes financièrement de leurs maris. Par ailleurs, s’occuper 24h/24h de l’éducation des enfants ne signifie pas que ces enfants seront épanouis ou très compétents à l’âge adulte. Tout comme rester au foyer et vivre au rythme de son mari ne signifie pas qu’il y aura plus d’amour dans le couple et que celui-ci va traverser sereinement les années.
La génération montante a-t-elle d’autres ressources entre ses mains pour faire bouger un peu les choses ? Rien n’est moins sûr et il est facile de vérifier que le mode de vie bourgeois est un modèle d’identification vers lequel tendent les jeunes, toutes classes sociales confondues. Ce qui peut être attendu, c’est que la classe moyenne, qui peine à surgir et à se maintenir au Maroc, accède à un train de vie financier plus important pour gommer les trop grandes différences existant avec la classe bourgeoise et qu’il y ait, naturellement, des alliances matrimoniales entre ces deux couches sociales et un transfert d’idées.
Source : www.femmesdumaroc.com
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Commentaires
1. Le dimanche 1 octobre 2006 à 14:02, par mimi
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